Camille Saint-Saens
1835-1921

de l'improvisation


Pour tirer d'un grand instrument tout le parti possible, il faut d'abord le connaître à fond, ce qui ne saurait se faire en un jour ; car, ainsi que nous l'avons vu, l'orgue étant une réunion d'instruments dont le nombre est facultatif, les moyens les plus variés étant mis à la disposition de l'organiste pour leur maniement, il n'y a pas deux instruments pareils au monde ; l'orgue n'est qu'un thème aux variations innombrables, déterminées par la place dont le facteur dispose, par le chiffre des sommes mises à sa disposition, par ses inventions, par son caprice. Avec le temps seulement un organiste peut arriver à connaître son instrument "comme sa poche", à s'y mouvoir inconsciemment comme le poisson dans l'eau, n'ayant plus à se préoccuper que de la question musicale. Et alors, pour jouer librement avec les couleurs de son immense palette, il n'est qu'un moyen : se lancer hardiment dans l'improvisation.

Or, l'improvisation, gloire de l'École française, a été dans ces derniers temps battue en brèche, de par l'influence de l'École allemande. Sous prétexte qu'une improvisation ne saurait valoir les chefs-d'œuvre des Sébastien Bach, des Mendelssohn, on en a détourné les jeunes organistes.

Cette manière de voir est funeste, parce qu'elle est fausse ; c'est tout simplement la négation de l'éloquence. Se figure-t-on ce que seraient la Tribune, la Chaire, le Barreau, si l'on n'y entendait que des discours appris par cœur ? Ne sait-on pas que tel orateur, tel avocat, éblouissant quand il prend la parole, perd son éclat dès qu'il met la plume à la main ? Le même phénomène se reproduit en musique. Lefébure-Wély, qui fut un merveilleux improvisateur (j'en puis parler, je l'ai entendu), n'a laissé que des morceaux d'orgue insignifiants ; et j'en pourrais citer, parmi nos contemporains, qui ne se révèlent entièrement que dans l'improvisation. L'Orgue est un évocateur ; à son contact, l'imagination s'éveille, l'imprévu sort des profondeurs de l'inconscient ; c'est tout un monde, toujours nouveau et qu'on ne reverra plus, qui surgit de l'ombre, comme sortirait de la mer, pour y rentrer ensuite à jamais, une île enchantée...

Au lieu de cette féerie, que voyons-nous trop souvent ? Quelques morceaux de Sébastien Bach, ou de Mendelssohn, répétés à satiété ; morceaux fort beaux assurément, mais morceaux de concert, déplacés dans un Office catholique, avec lequel ils ne s'accordent point ; morceaux écrits pour d'anciens instruments, auxquels ne s'appliquent point, ou s'appliquent mal, les ressources de l'Orgue moderne ; l'on croit ainsi avoir réalisé un progrès.

Je sais bien ce qu'on peut dire contre l'improvisation. Il y a de mauvais improvisateurs, dont le jeu n'a aucun intérêt. Mais il y a aussi des prédicateurs, et même des députés, qui parlent fort mal. Cela ne fait rien à l'affaire. Une improvisation médiocre est toujours supportable, quand l'organiste est pénétré de cette idée que la musique, à l'église, doit s'accorder avec l'Office, aider au recueillement et à la prière ; et si l'Orgue, dans cet esprit, bruit harmonieux plutôt que musique précise, ne fait rien entendre qui soit digne de l'écriture, il en sera de lui comme de ces vieux vitraux dont on a peine à distinguer les figures et qui nous charment plus que les beaux vitraux modernes. Cela vaudra mieux, quoi qu'on en dise, qu'une Fugue d'un grand maître, attendu qu'il n'y a rien de bon, en art, que ce qui est à sa place.

Aussi, pendant les quelque vingt ans que j'ai tenu l'orgue de la Madeleine, ai- je improvisé presque toujours, me laissant aller au hasard de ma fantaisie ; et ce fut une des joies de mon existence.

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"Ecole buissonnière, notes et souvenirs"