Henri Roorda
1870-1925

de la pédagogie


Considérez ce menuisier qui donne quelques conseils à son apprenti. Il peut sans inconvénient lui dire: "Regarde, et applique-toi à faire comme je fais." Les procédés qu'il emploie avec succès, ses tours de main, il peut les enseigner tels quels. A l'ordinaire, il s'agira seulement de quelques gestes à reproduire. Et c'est avec profit que le débutant maladroit, durant plusieurs années, pourra regarder son maître comme le modèle à copier.
Mais le pédagogue est un spécialiste d'une espèce particulière: il doit former des élèves qui exerceront par la suite des professions très différentes de la sienne. En mettant sur eux sa bonne empreinte, saura-t-il être suffisamment discret?

(...) Comme vous le supposez, les écoliers qui apprennent avec zèle leur géographie, leur histoire, leurs règles de grammaire ou d'arithmétique se trouvent en plus grand nombre parmi les premiers élèves d'une classe que parmi les derniers. Mais, parmi les "mauvais élèves", les bons dessinateurs, les bons observateurs et les bons gymnastes, par exemple, ne sont pas plus rares que parmi les autres. "Au contraire" pourrait-on dire fréquemment. Or, est-il bien sûr qu'un enfant qui dessine avec talent soit inférieur à son camarade qui, chaque soir, apprend docilement sa leçon pour le lendemain? Je veux dire que les pédagogues, inconsciemment, sont portés à donner les meilleurs rangs aux élèves qu'ils jugent dignes de leur succéder.

En d'autres termes, les écoliers qui, plus tard, feront profession d'enseigner, retirent de plus grands avantages que leurs camarades des innombrables leçons qu'on impose à tous les enfants indifféremment. Tenez: le jeune bachelier qui, au moment où il va vivre de la vie des étudiants, voudrait avoir un peu d'argent de poche, comment s'en procurera-t-il? Il cherchera des collégiens arriérés auxquels il donnera des leçons. Il serait presque toujours incapable de faire autre chose. Involontairement, ses maîtres lui ont enseigné leur propre métier.

Le maître constitue pour l'écolier un modèle d'une espèce très particulière. Le Pédagogue que l'enfant aura eu sous les yeux pendant des milliers d'heures n'est ni un artiste, ni un inventeur, ni un artisan attaché à sa besogne; ce n'est pas un homme qui cherche, qui fait des hypothèses, qui se trompe, qui se remet à sa tâche avec ardeur et dont l'activité serait contagieuse. C'est un monsieur instruit qui s'adresse à un public de jeunes ignorants. S'il lui arrive de commettre une erreur, ses élèves échangent des sourires. C'est quelqu'un qui connaît d'avance la réponse à chacune des questions réglementaires qu'il aborde dans ses leçons. Et quelle que soit la finesse de sa nature, il lui est difficile de ne pas le laisser voir, car depuis quinze ou vingt ans il enseigne les mêmes choses.

Ce ne sont donc pas des efforts, ce n'est pas une activité créatrice que l'on propose à l'imitation de l'enfant quand il est à l'école. S'il imite ses maîtres, c'est en leur empruntant leurs formules définitives. Et voilà pourquoi, à notre époque, l'ignorant est si souvent la caricature du savant.

Quand on attachera moins de prix à la docilité intellectuelle des écoliers, on leur donnera plus d'entraîneurs et moins de professeurs.
* * *
- (...) Quand il est à l'école, l'enfant ne peut utiliser ses pieds que de deux manières: il peut, en les maintenant immobiles, prouver sa bonne volonté; ou bien, il peut s'en servir pour provoquer quelque incident joyeux.

- Mais n'y a-t-il pas les leçons de gymnastiques?

- Oui, c'est vrai: ces collégiens en reçoivent deux par semaine. (...)

- Deux heures par semaine? L'Ecole a-t-elle inscrit la gymnastique dans son programme uniquement pour qu'on ne puisse pas lui reprocher de négliger l'éducation physique de l'enfant?

- C'est uniquement pour cela.

(...)

Ces collégiens sont quelquefois intéressés par ce qu'on leur apprend; mais on les enferme beaucoup trop longtemps. En classe, ils s'habituent à l'inaction. Et ils s'ennuient. La patience qu'on enseigne à l'écolier est celle dont nous faisons preuve dans le salon d'attente d'un dentiste: attendre; regarder sa montre; se résigner et se dire in petto: "Je voudrais bien m'en aller".
* * *


La sincérité des enfants souffre de la fâcheuse posture où on les met. Je ne veux pas parler des tricheries bien caractérisées dont quelques-uns se rendent coupables. Ce qui est plus grave, c'est cette demi-sincérité dont ils se contentent presque tous. Quand ils ne savent presque rien, leur bouche laisse échapper de misérables lambeaux de phrases qui doivent prouver que leur ignorance n'est pas absolue. Il est rare qu'ils disent tout de suite, loyalement: "Je ne sais pas." De deux notes très mauvaises, ils préfèrent la moins basse.

* * *


Un cas fréquent est celui de l'écolier médiocrement intelligent, parfois très zélé, qui s'obstine à faire de longues études parce que ses parents jugent la profession d'avocat plus distinguée que celle de négociant. Pour ce résigné, tout ce qu'il y a de beau dans la nature et dans l'histoire humaine, le mouvement des astres, les manières de vivre des animaux et des plantes, les poèmes les plus admirables, les idées géniales d'un Newton ou d'un Descartes, tout a été pour lui, durant des années, une occasion nouvelle de s'exposer à une mauvaise note. Ayant perdu son insouciance, il ne sait plus admirer.

* * *


Les bonnes notes que les meilleurs élèves reçoivent constituent souvent pour eux les plus réelles des satisfactions qu'ils doivent à l'Ecole. Et, pour la plupart des autres, la menace d'une note insuffisante est efficace. Il est donc d'autant plus nécessaire à un maître de recourir à l'emploi de ces stimulants que ses leçons sont moins intéressantes.

* * *


Une école meilleure

(...) Que les gens sérieux se rassurent: c'est quand les enfants seront sortis de mon école que commencera pour eux, dans une école professionnelle ou ailleurs, l'apprentissage qui leur procurera, s'ils le méritent, un diplôme et, finalement, un métier. Je prétends seulement que, pendant quelques années, les êtres très jeunes ont quelque chose de mieux à faire que de se préparer à gagner de l'argent. Dans cette première école, après avoir pris les précautions nécessaires pour qu'ils sachent ce que tout le monde doit savoir, on n'aura pas d'autre but que d'assouplir et de fortifier leur corps et leur esprit, et de les aider à prendre conscience de ce qu'il y a en eux de perfectible. Et, l'enfant ayant pu, durant de nombreuses années, montrer librement ses défauts, ses goûts et ses aptitudes, on se trompera moins qu'aujourd'hui en lui indiquant la direction dans laquelle il pourrait utilement se spécialiser.


__________________________

"Le pédagogue n'aime pas les enfants" (1917)