Gustav Leonhardt
1928-2012

le paradis perdu


In our time, aversion to the average, the common, and the popular is a feeling which some of us cannot help developing. Ear and eye, man's noblest senses, are confronted with such uniformities as  endless rows of modern flats filled with loveless, standardized furniture, and with the non-stop wireless and tireless music heard in dwellings, shops, and even restaurants. These nourish the aversion and induce the unhappy few to attack the appalling normality with extravagant abnormality, to replace the common by the unheard-of, and to combat the unhealthy 'sanity' of the average with a cultivated madness.

Paradise seems to have got lost some 150 or 200 years ago, when the tastes of the educated and the uneducated started to diverge. Greatness and mediocrity, from differing only inconspicuoulsy in the how but not in the what, gradually came to stand for the sublime and the trivial. Lord and servant formerly could have enjoyed the same galliard or minuet. Madame and the milkmaid could have joined in their admiration for the new façade of the castle. The simple merchant in the Netherlands could have ordered an instrument from the same well-known Ruckers workshop in Antwerp as did the Infanta of Spain. And many seventeenth-century ladies in the Low Countries – grand ladies, average ladies, common ladies, perhaps even popular ladies – liked the rectangular virginal. Moreover, they all liked to be depicted with their instruments, as is shown by the paintings of such Dutch masters as De Bray, van der Burgh, Codde, Dou, Duck, Duyster, Graat, D. Hals, de Hoogh, Kamper, Th. de Keyser, van Limborgh, van der Merck, Metsu, Molenaar, E. van der Neer, Netscher, Ochterveld, Palamedesz, van Velsen, van der Venne, Verkolje, Vermeer, Vinkelboons and de Witte.

Were they mistaken in the liking of the common ? I think not. Things commonly liked and normally produced in those days did not speak against quality or taste, but for them.


Traduction

A notre époque, l'aversion envers le moyen, le commun et le populaire, est un sentiment que certains d'entre nous ne peuvent s'empêcher de développer. L'œil et l'oreille, les sens humains les plus nobles, sont confrontés à des uniformités telles que des séries infinies d'appartements modernes, remplis de meubles sans amour et standardisés, et avec l'incessante et infatigable musique radio-diffusée dans les demeures, les magasins, et même les restaurants. Ces choses entretiennent l'aversion, et incitent la minorité malheureuse à attaquer la normalité affligeante au moyen d'une anormalité extravagante, à remplacer le commun par l'inouï, et à combattre le «bon sens» malsain de la moyenne en lui opposant une folie cultivée.

Le paradis semble avoir été perdu il y a environ cent cinquante ou deux cents ans, lorsque les goûts des gens instruits et des gens non-instruits commencèrent à diverger. La grandeur et la médiocrité, qui jusqu'alors ne différaient discrètement quand dans le comment et non dans le quoi, se firent passer graduellement pour le sublime et le trivial. Seigneur et serviteur, auparavant, auraient pu apprécier la même 'galliard' ou le même menuet. Madame et la laitière auraient pu partager leur admiration pour la nouvelle façade du château. Le simple marchand des Pays-Bas aurait pu commander un instrument dans le même célèbre atelier de Ruckers à Antwerp, que l'Infante d'Espagne. Et maintes dames du dix-septième siècle, dans les Pays-Bas – de grandes dames, des dames de la classe moyenne, des dames du commun, et peut-être même des dames du peuple – appréciaient le virginal rectangulaire. Mieux encore, elles aimaient toutes se faire représenter à côté de leur instrument, comme on le voit dans les tableaux de maîtres hollandais comme De Bray, van der Burgh, Codde, Dou, Duck, Duyster, Graat, D. Hals, de Hoogh, Kamper, Th. de Keyser, van Limborgh, van der Merck, Metsu, Molenaar, E. van der Neer, Netscher, Ochterveld, Palamedesz, van Velsen, van der Venne, Verkolje, Vermeer, Vinkelboons et de Witte.

Se trompaient-elles en appréciant le commun ? Je pense que non. Les choses appréciées communément et produites normalement, à cette époque, ne parlaient pas contre la qualité ou le bon goût, mais pour eux.

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In Praise of Flemish Virginals of the Seventeenth Century
in Keyboard Instruments. Studies in Keyboard Organology, edited by Edwin M. Ripin
Edinburgh University Press, 1971