Michel Legrand
né en 1932

de la mélodie


Je crois beaucoup en la mélodie. Nadia Boulanger disait toujours :  «Mets ce que tu veux en-dessous et en-dessus de la mélodie mais, quoi qu'il arrive, c'est elle qui compte». Par exemple, aujourd'hui, la musique dite contemporaine m'ennuie un peu. Bien sûr, on y trouve des inventions rythmiques ou harmoniques mais, à travers l'absence de mélodie, le sang, la vie lui font défaut, ce qui contribue à sa déshumanisation. Pour moi, la mélodie a l'apparence d'une femme à laquelle je serai toujours fidèle.
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« Michel Legrand, La musique au pluriel », Universal, 2012


(...) Cette situation de création, finalement, je la découvre vers vingt ans, lors de mes derniers mois chez Nadia Boulanger. Igor Stravinski vient à Paris diriger ses œuvres au Théâtre des Champs-Elysées. En lieu et place de sa classe au Conservatoire, Nadia nous emmène à ses répétitions. Un jour, à l'heure du déjeuner, nous nous retrouvons à la cantine. A table, me voilà encadré par Nadia et le grand Igor, qui m'impressionne terriblement. Je trouve néanmoins le courage de lui demander: "Maître, avez-vous lu le livre d'analyse que Pierre Boulez vient de consacrer au Sacre du printemps?" Il sourit et me répond en français, avec son accent russe délavé: "Je ne l'ai pas lu, simplement parcouru. Il a totalement démonté mon écriture comme une mécanique de voiture, expliqué que telle phrase est volontairement le contrepoint renversé de telle autre. A la moindre modulation, au plus infime changement de tempo, il m'a attribué des intentions secrètes auxquelles je n'ai jamais pensé." Il marque un temps et ajoute: "Car sache une chose: quand on est un vrai créateur, on ne sait jamais très bien ce que l'on fait." Cette phrase a sur moi l'effet d'une révélation, elle va éclairer ma vie. Dès lors, je sais qu'il ne faut surtout pas s'embarrasser de questions existentielles à la moindre double-croche. Malgré le doute et la solitude, il faut tracer, se laisser aller, faire confiance à ses intuitions. Si l'œuvre est réussie, sa beauté touchera le public, sans qu'il soit nécessaire de la surligner. En écho à Stravinski, son ami Saint-John Perse répondait invariablement aux universitaires et talmudistes de son œuvre: "Il ne faut pas disséquer la gorge du rossignol." A ce sujet, il me faut avouer ma vénération pour le deuxième mouvement du Concerto pour flûte et harpe de Mozart, l'une des plus fascinantes pièces de l'histoire de la musique. Je l'ai découvert à seize ans chez Nadia Boulanger. Depuis soixante ans, chaque écoute me fait monter les larmes. Cette œuvre, c'est Dieu qui l'a écrite, Mozart qui l'a transcrite. Un tel concentré de beauté touche à l'énigme. J'ai essayé de la percer à jour en analysant ces neuf minutes mesure par mesure. Rien à faire. Le mystère reste entier. Et tant mieux. La poésie d'une rime ou d'un enchaînement harmonique ne s'explique pas, elle s'impose d'elle-même.
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« Rien n'est grave dans les aigus », le cherche midi, 2013