Jérôme Ducros
né en 1974

de l'atonalisme


(...) Pourquoi ces superpositions provocatrices? Loin de moi, bien sûr, l'idée d'un quelconque relativisme qui consisterait à dire que «Les parapluies de Cherbourg» et les impromptus de Schubert, c'est la même chose, ou que «Les feuilles mortes» et les concertos de Mozart, c'est la même chose; bien sûr que non. Mais c'est pour rappeler quelque chose de très important et d'un peu trop oublié: dans le monde tonal, d'avant la scission atonale, la musique savante et la musique populaire parlent la même langue.

En 1934, à cet égard, Schönberg laisse échapper une étrange fulgurance, dont on n'a pas pris encore toute la mesure. «Il y aura toujours, dit-il, de la musique tonale, car il faudra toujours de la musique populaire». Les bras nous en tombent. Il est insensé, quand on y pense, qu'un compositeur mette au point un langage dont il pressent qu'il ne pourra pas être celui de la musique populaire. Il est malheureux, d'une certaine façon, qu'il n'ait pas pris la peine de développer cette prémonition, car après tout il avait fait le plus difficile en reconnaissant avant l'heure que la musique populaire ne serait jamais atonale. Il lui suffisait de pousser un peu le raisonnement pour arriver à la conclusion que la musique atonale ne serait jamais populaire.

Les différents états possibles d'une langue sont le signe que c'est une langue. «Tristan et Isolde» et «Viens Poupoule» sont écrits dans la même langue. Julien Gracq parle la même langue que Fernand Raynaud, et Marguerite Yourcenar la même langue que Denise Fabre. Une langue qui ne permettrait qu'un seul mode d'expression serait au mieux un jargon, au pire une glossolalie, et jamais l'un ni l'autre, que je sache, n'ont permis l'éclosion d'un chef-d'œuvre.

(...)

Si «être moderne», c'est «refuser la norme», que dois-je faire quand le moderne est devenu la norme? Si mon professeur m'ordonne d'être moderne, tout en m'expliquant qu' «être moderne», c'est «désobéir à ses professeurs», que dois-je faire?

(...)

«En matière d'art, il ne faut pas craindre de paraître réactionnaire, si on ne veut pas paraître demain démodé.» C'est Claude Lévi-Strauss qui a écrit ça, et je propose que nous tentions de le comprendre, de comprendre ce qu'il entend par là, peut-être à l'aide de Nietzsche qui disait: «Féconder le passé en engendrant l'avenir, tel est pour moi le sens du présent.» N'ayons plus peur du vice ou des fantômes que naguère Pierre Boulez fustigeait l'un et les autres en disant que «la musique ne doit être viciée par aucune réminiscence stylistique, ni hantée par aucun parrainage du passé.» Alors réinvitons-les à notre table, ce vice et ces fantômes, et les plaisirs qui vont avec, chassés par un art tellement obsédé par le dépoussiérage qu'on pourrait le dire hygiéniste; reculons alors, oui, reculons pour mieux sauter, et nous verrons dans quelques années, je prends ici le pari, que ce qui semble encore aujourd'hui aux yeux de certains être une «évolution à l'envers» sera enfin pris que ce que c'était vraiment: une révolution à l'endroit.

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"L'atonalisme. Et après?"

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