Guillaume Colletet
1598-1659

Discours de l'Eloqvence,
Et de l'Imitation des Anciens.


Les Orateurs François ont imité les Anciens.

(...) Mais puis que toutes ces observations ne vous sont pas inconnuës, vous qui n'appaisez point vostre ardent desir de sçavoir dans les simples ruisseaux, mais qui allez chercher les choses iusques dans leurs sources; il me suffira de dire, que si les Anciens & les Modernes ont acquis beaucoup de gloire, & l'ont conservée en imitant, tant s'en faut que nous devions fuir & condamner l'imitation, que nous la devons caresser comme vne belle & fauorable Maistresse,
Ingenium nobis ipsa Puella facit.

L'imitation forme l'esprit.

10. Oüy, Messieurs, c'est elle qui forme l'Esprit, qui luy fournit d'alimens conuenables à sa vie, & qui le remplit de mille fecondes semences que le Temps fait éclore, & dont il tire des fruits aussi beaux qu'ils sont vtiles au Monde. Aussi est elle en cela conforme à la Nature, qui ne produit rien de grand tout à coup. Ses commencemens sont foibles, mais ses progrés sont puissans, & quoy qu'elle ait le moule de toutes les choses qu'elle produit, elle ne produit rien toutesfois que par exemple. C'est bien en vain que l'on voudroit faire quelque chose d'excellent, si devant que de donner on n'auoit acquis; ie veux dire si auparauant que de mettre la main à l'œuvre, on n'auoit formé dans son Esprit vne parfaite idée de ce que l'on veut representer. (...)

Contre l'imitation seruile.

11. Il paroist bien, Messieurs, que quelque estime que ie fasse de l'imitation, ie n'entends point parler de cette imitation seruile, qui rend l'homme tardif & paresseux, & qui le fait Esclave des autres, puis qu'il n'ose porter ses pas que dans les vestiges d'autruy, & qu'il luy fait augmenter le nombre des Perroquets & des Pies, lors qu'à leur exemple il dit des choses qu'il n'entend pas luy-mesme; ou du moins qui le met au rang de ceux dont Horace entend parler, quand il s'escrie tout en coleré, O Imitatores servum pecus! (...)

Quelle sorte d'imitation il faut embrasser.

13. Ce n'est donc pas cette seuere & ridicule imitation que ie propose; celle que ie desire n'a pas pour objet vn seul Autheur, mais bien tout ce que la Nature & l'Art ont répandu de rare & de beau dans leurs diuers Ouurages. Les trois Graces ont autresfois animé trois corps differens, & n'ont iamais éclaté dans vn seul corps. Et comme on dit que Zeuxis pour peindre la beauté d'Helene, choisit les plus belles filles de la Grece, & qu'empruntant d'elles ce qu'elles auoient de plus parfait, il en forma vn Tableau si accomply, que l'on le iugea digne d'estre mis au plus bel endroit du Temple de Iunon; Ainsi pour paruenir au supréme degré de la vraye Eloquence, & meriter l'honneur d'estre mis au plus superbe, & plus précieux endroit du Temple de Memoire, il est à propos de consulter les diuers monumens de tous ces grands Genies de l'Antiquité. Il faut les imiter de telle façon, que l'on ne soit pas le simple Echo de leurs paroles; il faut conceuoir les choses du mesme air qu'ils les eussent conceuës; & rechercher dans sa langue, comme ils faisoient dans la leur, des termes capables d'vne haute & magnifique expression. Ce qui arriuera sans doute, si à leur exemple on vient à se former dans l'esprit ces rares & sublimes idées qui ne tombent point sous le sens, puis qu'il n'y a que le seul Esprit qui en soit capable, & qui sont comme les naturels & viuans portraits de toutes les choses du monde.

Mais pour faire éclore ces nobles productions, il faut ressembler aux Abeilles, qui de l'émail & de l'ame des fleurs composent si bien leur miel, que l'on n'y remarque plus rien des choses qui l'ont formé. Ie veux dire que l'on doit tellement considerer ces grands ornemens des bonnes Lettres, que les connoissances que nous tenons d'eux ne paroissent point empruntées. Il faut les suiure pour les atteindre, & les atteindre pour les devancer; car il n'est pas si difficile de devancer ceux que nous auons atteints, comme d'atteindre ceux que nous voulons imiter. Il faut enrichir la pauureté de nostre langue de l'abondance de la leur, esmailler nostre fonds de leurs agreables diuersitez, eschauffer nostre sang de leur feu, regler nostre œconomie sur la leur, & nous approprier si bien ce qu'ils ont de plus rare, que leur bel Art ne soit plus en nous que l'effet d'vne excellente nature.


Traitté de la Poësie Morale, et Sententieuse.


L'excellence du Poëte Gnomique ou sententieux.

Aussi le Poëte qui ne se propose pour but que le seul plaisir & le seul chatoüillement de l'oreille, & qui ne penetre pas iusqu'au cœur, n'approchera iamais en cela du merite, ny de la perfection de celuy qui pour trauailler vtilement, nous enseigne & nous exhorte à bien viure, & qui répand dans nostre esprit les veritables semences de l'honneur & de la vertu, puis qu'il plaist & qu'il instruit tout ensemble, & qu'il ioint ainsi l'vtile au delectable. Et c'est apres tout cette sorte de Poësie que le diuin Platon admet dans sa Republique, comme celle qu'il iuge absolument necessaire à vn Empire bien policé, & à l'heureuse conduite de la vie humaine. Car pour ce qui est de cette autre Poësie enjoüée, infructueuse, & mesme deshonneste, se faut-il estonner s'il la condamne avecque tant de seuevité, & s'il exhorte les Princes & les Roys de la bannir de leurs Etats, comme celle qui corrompt les bonnes mœurs, & qui en est la peste fatale?

Ce n'est pas seulement la pensée de Platon, c'est encore celle de Plutarque, lors qu'il auertit la ieunesse stustieuse, qui aime la lecture des Poëtes, d'en faire vn iuste & raisonnable choix, de ne considerer que ceux qui reprennent les passions desreglées & les actions vitieuses, & de fuir les autres, comme autant de douces & de trompeuses Seraines, qui ne chantent iamais melodieusement, que pour nuire auec plus d'appareil, & que pour perdre enfin celuy qui les suit & qui les escoutte. Et comme ce fut pour cette raison que le Sacré Concile de Trente defendit expressément aux Professeurs des Langues & des sciences de lire à la ieunesse les anciens Poëtes Payens, qu'auparauant ils ne les eussent espurez, & qu'ils n'en eussent retranché le libertinage & les endroits dangereux que la pudeur ne sçauroit lire sans rougir; on peut dire que ceux qui dans leur Poësie font gloire de ne traitter iamais que les choses honnestes & vertueuses, & qui iamais n'employent la Fable, que pour la mesler agreablement à la verité, & aux solides raisons & iudicieuses maximes de la Philosophie, & qui mesme n'enflent leur stile, & ne le rendent pompeux & fleury, que pour l'eslever au dessus du stile bas & Prosaïque, & persuader ainsi plus fortement & plus delicatement encore les veritez eternelles qu'ils annoncent, sont ceux qu'on peut & qu'on doit le plus considerer dans l'Empire des belles Lettres. Et certes, ce sont ceux là seuls qui rendent la Doctrine Morale aisée & agreable tout ensemble, puis qu'estant comprise & resserrée en certain nombre de paroles & de sillabes mesurées, on la grave & on la retient plus facilement dans sa memoire; & on y prend d'autant plus de plaisir que ses enseignemens raisonnables & Philosophiques se sentent bien moins de la fascheuse austerité de l'Escolle & du Lycée. Et c'est apres tout de ces Poëtes Philosophes que ie pretends parler, puis qu'ils reuiennent à mon sujet, & qu'ils sont les veritables Trompettes de la belle Morale dont il s'agit; c'estoit aussi d'eux mesmes qu'entendoit parler ce noble Poëte de son siecle Ioachim du Bellay, lors qu'il dit dans quelqu'vnes de ses Odes.

La Plaine abondante & fertile,
Bien qu'elle soit veuue de fleurs,
Vaut mieux que le champ inutile
Emaillé de mille couleurs.

* * *

Quand tu feras du bien, haste toy de le faire,
Commence par devoir, & poursuy par amour;
Et si tu n'en as pas aussi-tost le salaire,
Espere seulement, tu l'auras quelque jour.

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Pour les pages 49 à 53 du Discours de l'Eloquence, voyez ici.