Théodore de Banville
1823-1891


Petit traité de poésie française


Chapitre premier
Introduction
(...)
Le Vers est la parole humaine rhythmée de façon à pouvoir être chantée, et, à proprement parler, il n'y a pas de poésie et de vers en dehors du Chant. Tous les vers sont destinés à être chantés et n'existent qu'à cette condition. Ce n'est que par une fiction et par une convention des âges de décadence qu'on admet comme poëmes des ouvrages destinés à être lus et non à être chantés, de même qu'on orne les buffets d'objets ciselés qui représentent des buires et des aiguières, mais dont l'intérieur n'est pas creux, de façon qu'ils ne peuvent contenir aucun liquide. Fussent-ils d'une beauté suprême, et eussent-ils été ciselés par Cellini lui-même, ces objets ne sont ni des buires, ni des aiguières, de même que les vers qui ne pourraient pas être chantés si nous retrouvions, comme cela est possible, l'art PERDU de la musique lyrique, ne sont pas en réalité des vers. Je dis: si nous retrouvions, car les  compositions dramatiques nommées opéras n'ont proprement rien à démêler avec ce qui fut le chant aux âges poétiques. On y prononce, il est vrai, sur des airs accompagnés par une symphonie, des paroles mal rhythmées et coupées çà et là par des assonances qui ont l'intention de rappeler ce que plus loin nous nommerons: la Rime; mais ces paroles ne sont pas des vers, et, si elles étaient des vers, la musique bruyante sur laquelle on les attache ne pourrait servir à en exprimer l'accent et l'âme, puisque d'ailleurs cette musique existe par elle-même et indépendamment de toute poésie.

A quoi donc servent les vers? A chanter. A chanter désormais une musique dont l'expression est perdue, mais que nous entendons en nous, et qui seule est le Chant. C'est-à-dire que l'homme en a besoin pour exprimer ce qu'il y a en lui de divin et de surnaturel, et, s'il ne pouvait chanter, il mourrait. C'est pourquoi les vers sont aussi utiles que le pain que nous mangeons et que l'air que nous respirons.
(...)

Chapitre VIII
Des rhythmes et de l'ode
(...)
Chose étrange et sur laquelle je ne saurais revenir trop souvent! personne n'aurait l'idée de créer à nouveau, de tirer de son âme, d'inventer de toutes pièces le métier de la menuiserie ou celui de la serrurerie, et cependant on a la prétention de savoir, sans l'avoir appris, le métier de la poésie, qui est le plus difficile de tous! Tel menuisier de village façonne une colonne torse mieux que nos ébénistes d'art, parce qu'il se borne à reproduire fidèlement les modèles que lui ont laissé son père et son aïeul, menuisiers comme lui. Tâchez d'être aussi sages que ces artisans, et ne remplacez pas par des monstres nouveaux les modèles excellents qui vous ont été légués.
(...)
__________________________
Disponible aux éditions Ressouvenances